L’histoire politique est un théâtre d’ombres jalonné de parricides, mais certains s’apparentent davantage à un suicide en plein vol. Au Sénégal, le séisme tant redouté vient de se produire, ébranlant les fondations mêmes de la troisième République. En limogeant Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre — ce mentor, ce stratège, ce géant sans qui le « Projet » n’aurait jamais vu le jour — le président Bassirou Diomaye Faye vient de commettre son acte le plus lourd de conséquences. Aujourd’hui propulsé au perchoir de l’Assemblée nationale, Sonko n’est plus un subordonné astreint au droit de réserve : il est une force politique autonome, blessée et redoutable. En voulant s’émanciper de manière brutale, Diomaye Faye s’est tout simplement enterré vivant dans le sillage de sa propre amnésie.
Qu’on ne s’y trompe pas : le pouvoir isole, mais il ne devrait jamais rendre amnésique. Qui était Bassirou Diomaye Faye il y a à peine deux ans, sinon un haut fonctionnaire brillant, certes, mais tapi dans l’ombre protective d’un leader charismatique ? C’est Ousmane Sonko, et lui seul, qui a porté à bout de bras cette candidature de substitution alors que les portes des prisons s’ouvraient à peine. On se souvient encore des mots vibrants de Sonko lors de la campagne présidentielle :« S’il vous plaît, votez Diomaye. Choisir Diomaye, c’est m’avoir choisi moi-même à la tête de l’État. Diomaye mooy Sonko ! »
C’est par ce transfert inédit de capital de sympathie et de légitimité populaire que le miracle s’est produit, portant à la magistrature suprême un homme que le destin n’attendait pas si tôt sur les marches du palais de l’Avenue Roume. Dès lors, ce limogeage n’est pas seulement une rupture politique majeure ; c’est une faute morale, un outrage au bon sens. C’est un manque de reconnaissance criant envers celui qui a fait de lui, de toutes pièces, le président de la République. En balayant d’un revers de décret l’homme fort de la Casamance, Diomaye Faye illustre à merveille la sentence de Machiavel : « Les hommes oublient plus facilement la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. » Ici, le patrimoine électoral a été confisqué par celui qui n’en était que le dépositaire.
En politique, l’ingratitude se paye cash, et le calendrier institutionnel n’offre jamais de sursis aux impatients. En poussant Sonko vers la sortie du gouvernement, Diomaye Faye pensait sans doute trancher le nœud gordien du bicéphalisme, affirmer son autorité et endosser enfin le costume du « seul et unique chef ». Quelle tragique et puérile erreur de calcul ! En s’installant au perchoir de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko ne bat pas en retraite : il se repositionne stratégiquement. Comme le disait François Mitterrand : « En politique, on ne tue pas son successeur, on attend qu’il se tue lui-même. » Sauf qu’ici, c’est le créateur qui s’apprête à arbitrer la survie de sa créature.
Au-delà des frontières sénégalaises, ce psychodrame doit résonner comme un avertissement solennel pour toute l’Afrique. Dans un continent trop souvent habitué aux intrigues de couloirs et aux reniements opportunistes, le spectacle de Dakar rappelle la fragilité des alliances fondées sur l’ambition personnelle plutôt que sur les convictions. Il met en lumière cette triste réalité africaine où tant de dirigeants, une fois installés dans le confort doré des palais présidentiels, n’hésitent pas à trahir leurs promesses, leurs alliés et leur propre peuple pour s’agripper au mirage d’une souveraineté absolue. Le Sénégal, jadis modèle de transition démocratique, devient aujourd’hui le laboratoire d’un grand avertissement : la trahison des origines mène inéluctablement à l’impasse.
Sonko détient désormais les clés du pouvoir législatif, la haute main sur le budget de l’État, et surtout, la liberté de parole totale d’un homme libéré des chaînes de la solidarité gouvernementale. Le cœur du pouvoir sénégalais vient de glisser subtilement du Palais de la République vers l’Hémicycle de la place de l’Aout. Diomaye Faye se retrouve désormais face à un miroir déformant et profondément hostile. Comment compte-t-il gouverner sans cette base populaire qui n’obéit qu’au doigt et à l’œil du « Patriote en chef » ? Comment espère-t-il appliquer un programme de rupture dont Sonko reste le véritable concepteur et le garant idéologique exclusif auprès des masses ?
Le Sénégal entre aujourd’hui dans une zone de turbulences inédite et ténébreuse, non pas à cause d’une opposition républicaine revancharde, mais par le fait d’une ambition présidentielle mal calibrée. On entend déjà les murmures des militants de la première heure, dépités, rappelant cette mise en garde historique : « Le pouvoir ne change pas les hommes, il les révèle. » Ce que le pouvoir a révélé chez Bassirou Diomaye Faye, c’est une volonté d’émancipation qui frise le déni de réalité.
En rompant le pacte sacré de confiance avec son bienfaiteur, le président s’est coupé de ses propres racines. Le roi est nu, et l’artisan de sa couronne l’attend désormais au tournant de chaque projet de loi, de chaque motion, de chaque réforme. En politique, le parricide requiert une assise populaire et une force intrinsèque que Diomaye n’a pas encore mesurées. En coupant le cordon qui le liait à Sonko, il n’a pas grandi : il s’est isolé. Et l’histoire retiendra, implacable, que c’est de sa propre plume, guidée par l’illusion de la toute-puissance, qu’il a signé le début de son propre crépuscule politique.
Juda Allahondoum
