Depuis la clôture de la transition et, plus spécifiquement, depuis l’élection présidentielle de 2024, un silence sépulcral semble s’être abattu sur la diversité politique tchadienne. Le pluralisme, autrefois vibrant, est aujourd’hui mis sous boisseau. Les manifestations qui, jadis, animaient nos cités et mobilisaient des foules ardentes, se sont brusquement éteintes au lendemain de la proclamation des résultats consacrant la victoire de Mahamat Idriss Déby Itno.
Cette accession au pouvoir, loin d’être un moment de communion nationale, a été marquée par le fracas sinistre des armes lourdes et légères. Ces « tirs de joie », qui ont semé la mort et la désolation sur l’ensemble du territoire, n’étaient pas de simples célébrations ; ils ont agi comme un message subliminal de terreur, instillant une peur viscérale dans le cœur des citoyens. Ce traumatisme initial a ouvert la voie à une offensive législative liberticide, visant à verrouiller méthodiquement l’espace public.
Aujourd’hui, le droit de manifester — pilier fondamental de toute République digne de ce nom — est exsangue. Sous couvert de sécurité publique, toute expression de mécontentement est désormais assujettie à une autorisation préalable du ministère de la Sécurité, laquelle s’apparente davantage à un droit de veto discrétionnaire qu’à une simple formalité administrative. Le régime actuel semble oublier la mise en garde de Baruch Spinoza qui, dans son Traité théologico-politique, affirmait que « la fin de l’État n’est pas de faire passer les hommes de la condition d’êtres raisonnables à celle de bêtes brutes ou d’automates ». En transformant le citoyen en un sujet passif sous surveillance constante, le pouvoir s’égare.
L’omniprésence des services de renseignement, filant les leaders politiques et les acteurs de la société civile — comme le dénoncent régulièrement les membres du Groupe de Concertation des Acteurs Politiques (GCAP) — rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Nous revoici projetés dans l’ère de la pensée unique, celle-là même que le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) prétendait avoir abolie en renversant la dictature d’Hissène Habré. Quelle amère ironie de constater que les héritiers de cette « libération » utilisent aujourd’hui des stratagèmes liberticides, peaufinés dans les laboratoires d’un parti qui semble avoir troqué le dialogue pour la coercition.
C’est dans ce climat de défiance généralisée que le GCAP appelle à une marche d’indignation le 2 mai prochain, tant sur le sol national que devant nos représentations diplomatiques à l’étranger. Cette mobilisation est un cri de ralliement contre un régime qui commence à régner par la sidération. Si le succès de la mobilisation en Europe ne fait aucun doute, le sort réservé aux manifestants sur le territoire tchadien suscite les plus vives inquiétudes.
Sauf miracle, le ministère de la Sécurité opposera une fin de recevoir systématique. Et puisque les organisateurs ont courageusement annoncé vouloir braver cette interdiction, le spectre de courses-poursuites brutales et d’arrestations arbitraires plane déjà sur N’Djamena. Pourtant, le pouvoir devrait méditer cette réflexion de John Stuart Mill : « Si toute l’humanité moins un n’était qu’une opinion, et qu’une seule personne fût d’une opinion contraire, l’humanité n’aurait pas plus de droit de faire taire cette personne que celle-ci n’en aurait de faire taire l’humanité. » Museler l’opposition n’efface pas le mécontentement ; cela ne fait que le compresser jusqu’à l’explosion inévitable.
Il faut avoir l’honnêteté de le dire : le Tchad régresse. Nous assistons à un effritement méthodique des acquis démocratiques. Cette dérive contraint l’élite intellectuelle et les leaders d’opinion à un choix cornélien et tragique : la résignation silencieuse ou l’exil salvateur. Cette fuite des cerveaux et des courages est une hémorragie pour la nation.
Le Président de la République a l’obligation impérieuse de « réparer le toit » avant que l’orage ne détruise l’édifice commun. Un État qui actionne sa machine répressive contre ses propres enfants n’est plus une démocratie, c’est une autocratie vernie. L’administration sécuritaire doit réapprendre l’art de l’encadrement plutôt que celui de l’étouffement. Sous le règne du défunt Maréchal, malgré les critiques, des espaces de respiration existaient. Aujourd’hui, l’ère Mahamat Kaka semble vouloir refermer hermétiquement cette parenthèse.
Interdire n’est pas gouverner. Empêcher la rue de s’exprimer ne garantit pas la pérennité du pouvoir ; au contraire, cela nourrit une « peur bleue » du lendemain chez ceux qui dirigent. En s’enfermant dans une tour d’ivoire protégée par des baïonnettes, le régime se fragilise, car il ne sait plus d’où viendra le souffle de la contestation.
Le Tchad ne peut plus se contenter de simulacres. La décrispation doit être immédiate. Elle passe par la libération de l’espace public, la fin des filatures policières et l’acceptation de la contradiction. Si le pouvoir persiste dans cette voie totalitaire, il prend la responsabilité historique de mener le pays vers un point de non-retour. La démocratie n’est pas un luxe, c’est la condition sine qua non de notre survie collective. Il est temps de choisir : la grandeur du débat ou la petitesse de la matraque.
Shalom
Juda Allahondoum
