Recrudescence de l’insécurité au Tchad : Le sang des Tchadiens continue de couler

L’insécurité au Tchad est devenue une gangrène qui dévore nos provinces et paralyse N’Djaména, la capitale. Les cas d’assassinats, de viols et autres crimes crapuleux enregistrés ces dernières semaines à travers le pays dépassent l’entendement.

Christian Allahndiguissem

Mourir pour un téléphone, une moto, quelques billets de banque ou tout autre matériel est devenu le quotidien de citoyens tchadiens sans protection. Pendant que nos soldats s’apprêtent à s’envoler pour sécuriser les rues de Port-au-Prince, en Haïti, les habitants de N’Djaména et ceux des provinces vivent chaque jour avec la peur au ventre. Les crimes crapuleux — notamment les assassinats, les vols à main armée et les viols — s’intensifient au point que chacun se demande : à qui le prochain tour ? Entre peur et psychose, les populations finissent par se sentir étrangères sur leur propre territoire. Ce phénomène à la peau dure mérite que l’on en parle, car il y va de la vie humaine, par essence sacrée.

Des cas de trop

En effet, ces dernières semaines, l’horreur a pris des proportions inédites. La liste des victimes ne cesse de s’allonger. On ne compte plus les agressions, comme celle, traumatisante, survenue récemment en plein jour au quartier Klémat (2ème arrondissement de N’Djaména), où des malfrats n’ont pas hésité à ouvrir le feu en pleine rue pour emporter cinq millions de FCFA et des outils de travail.

Le meurtre d’un jeune homme à Farcha est également un acte cruel qui ne saurait être toléré. On pense aussi à l’assassinat sauvage d’une jeune dame à Bardaï, ou à celui d’une autre à Walia, violée avant d’être tuée dans sa propre chambre. Et comment ne pas frémir en évoquant l’exécution brutale de deux frères d’une même famille, la semaine dernière à Farcha ? À Hama Koulyo (province du Mayo-Kebbi Est) comme dans d’autres localités, les crimes se multiplient. Chaque matin, le réveil est macabre : on retrouve des hommes, des femmes et même des nourrissons sans vie, baignant parfois dans leur sang, abandonnés dans les rues ou les espaces verts. Le cycle du crime reprend sans inquiétude, endeuillant des familles et plongeant la population dans la psychose.

À cela s’ajoutent les enlèvements contre rançon, devenus une véritable industrie du crime organisé qui transforme la vie rurale en un enfer permanent, sans oublier les conflits intercommunautaires qui se soldent systématiquement par des morts d’hommes.

Pourtant, on s’en souvient, dans le premier chantier de son programme politique, le Président de la République avait eu des mots forts, promettant protection, paix et sécurité. Une volonté réitérée lors de son investiture. Mais comment une telle promesse peut-elle résonner aux oreilles d’une mère pleurant son fils tombé sous les balles d’un braqueur impuni ? À l’approche de l’an deux de son règne, la situation empire et le gouvernement, qui se veut « d’action et de résultats », peine à protéger les siens.

La sécurité exportée

Plus paradoxal encore : alors que nos quartiers réclament désespérément plus de patrouilles et une présence accrue des forces de l’ordre, on nous annonce avec fierté l’envoi de 800 policiers et gendarmes en Haïti. Certes, la solidarité internationale est noble et le Tchad est une puissance militaire reconnue. Mais quelle est cette logique qui consiste à aller éteindre le feu chez le voisin quand sa propre case brûle ?

Comment expliquer à la victime d’un braquage à Farcha ou à Walia que les forces censées la protéger sont en mission à Port-au-Prince ? C’est le paradoxe ultime : nous exportons une sécurité que nous sommes incapables de garantir chez nous. Est-ce une stratégie de puissance ou une fuite en avant ? Le Tchad ne peut être un havre de paix à l’extérieur et un terrain de chasse à l’intérieur. L’urgence est de protéger le peuple ici, avant de vouloir sauver le monde là-bas.

Un devoir régalien, pas un slogan

La sécurité publique n’est pas un slogan de campagne, encore moins une chanson pour les sommets internationaux ; c’est un devoir régalien. La paix, c’est le droit fondamental de dormir les deux yeux fermés. Les autorités répètent souvent que « la sécurité est l’affaire de tous ». Soit. Mais l’ordre public est la responsabilité exclusive de l’État. Si l’État ne peut plus garantir le premier des droits — celui de vivre — alors tout le reste n’est que littérature.

On ne peut se contenter de « condamner avec fermeté » après chaque drame. On ne peut pas non plus demander à une population essoufflée par la vie chère de se transformer en force d’autodéfense. Autant l’on interdit les marches pacifiques au motif de « trouble à l’ordre public », autant il faut empêcher ces crimes de se propager, car ils constituent le véritable trouble à l’ordre public.

Les autorités doivent comprendre une chose : le peuple a trop souffert. On ne peut éternellement justifier l’inaction par le manque de moyens quand on trouve les ressources pour des interventions extérieures. Gouverner, c’est assurer que les citoyens puissent vaquer à leurs occupations sans risquer leur vie. Si la police et la gendarmerie ne sont pas réformées, si la justice continue de libérer le lendemain ceux que les forces de l’ordre ont arrêtés la veille au péril de leur vie, nous ne cesserons jamais de pleurer nos morts.

Le Tchad ne peut plus verser dans l’hypocrisie. Nous ne pouvons être les champions de la lutte contre le terrorisme international et les spectateurs passifs d’un terrorisme domestique qui ensanglante nos quartiers. Le peuple tchadien est fatigué de compter ses morts. Renforcer la sécurité des Tchadiens n’est pas une option, c’est un impératif.

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