L’État sous tutelle : Quand le MPS éclipse le Gouvernement

À bien observer la scène politique tchadienne ces derniers mois, un malaise s’installe : celui d’une confusion des genres qui confine à l’effacement de l’appareil exécutif. Ce phénomène met en lumière une dérive centrale de la vie publique actuelle : l’absorption de l’administration par l’appareil du Parti. Dans presque tous les domaines de l’action gouvernementale, le MPS semble désormais s’investir en lieu et place des ministres de la République.

Boukar Fickaoussou

Le dernier épisode en date, lié à l’actualité sécuritaire dans la zone du Lac, vient confirmer cette dérive où la communication partisane supplante désormais la parole institutionnelle.

Le mardi 3 mars 2026 restera un cas d’école. Alors que les Forces de défense et de sécurité (FDS) venaient de repousser une agression de la nébuleuse Boko Haram à Fitiné — neutralisant huit assaillants au prix d’un mort côté ami — c’est le Bureau Exécutif du MPS qui a dégainé l’un des premiers communiqués pour annoncer et commenter les détails de l’opération.

Que le parti au pouvoir soutienne l’armée est une chose. Qu’il se substitue aux canaux officiels du ministère de la Défense ou de la Communication pour porter la parole de l’État en est une autre. Cette omniprésence trahit une réalité que beaucoup redoutaient : depuis la modification constitutionnelle d’octobre 2025 — laquelle autorise explicitement le Chef de l’État à diriger une formation politique — le MPS est devenu, de fait et de droit, un « Parti-État ».

Désormais, le ministre apparaît de plus en plus comme un simple gestionnaire technique, tandis que la légitimité politique et la direction stratégique se sont déplacées vers le Secrétariat Général du Parti. À quoi servent encore les portefeuilles ministériels si les charges réelles sont redistribuées, dans l’ombre ou par voie de communiqués, aux membres du Bureau Exécutif ? On assiste à une dévitalisation de l’administration publique au profit d’une structure partisane qui dicte seule le tempo.

Un colosse intellectuellement en friche

Cette analyse révèle un système unique mais fragile. À l’intérieur même du parti, règne un « flou artistique ». Riche de ses millions de militants déclarés, le MPS semble pourtant intellectuellement en friche. On ne sait plus qui porte l’idéologie, car l’intérêt a remplacé la conviction. C’est une coalition d’appétits qui ne tient que par la force de l’habitude et la crainte du vide.

Machine électorale surpuissante, le parti navigue à vue, sans boussole doctrinale. Le militantisme de conviction, symbolisé par des figures historiques aujourd’hui reléguées aux oubliettes, a été grignoté par un clientélisme de circonstance. Sans renouvellement franc des idées, que restera-t-il de ce colosse quand le vent tournera ? Probablement une coquille vide, incapable de proposer un projet de société cohérent. En bafouant la hiérarchie des normes et la séparation des rôles, le pouvoir s’enfonce dans une gouvernance où la loyauté partisane prime sur l’efficacité de l’État.

L’art de gouverner au rétroviseur

Sur la scène internationale, le MPS joue un équilibrisme dangereux. En adoptant la posture du caméléon entre partenaires occidentaux, puissances de l’Est et influences du Golfe, le pays navigue entre des blocs antagonistes avec une agilité incertaine. Cet opportunisme offre des répits tactiques, mais il est le signe d’une instabilité stratégique qui risque, à terme, de sacrifier notre souveraineté.

Au niveau national, c’est la « gestion de sapeur-pompier » qui prévaut. Le citoyen tchadien se demande qui gouverne réellement. Le MPS pratique l’art de gouverner au rétroviseur : il ne prévoit rien, il colmate. Il n’anticipe pas les grognes sociales ; il attend qu’elles paralysent le pays pour sortir le carnet de chèques ou brandir la matraque. Cette gouvernance du « saut d’obstacle » condamne le Tchad à un éternel présent, où les chantiers vitaux de l’éducation et de la santé sont sacrifiés sur l’autel de l’urgence politique immédiate.

Qu’il s’agisse de crises sociales, de pénuries énergétiques ou de tensions syndicales, le parti n’intervient qu’une fois l’incendie déclaré. Cette gestion « au thermomètre » révèle une absence totale de planification structurelle.

Il faut pourtant se rappeler qu’on ne bâtit pas une nation sur un flou artistique, mais sur un contrat social clair. On ne construit pas non plus un État moderne sur des compromis de dernière minute, mais sur une vision à long terme qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut au MPS. Entre héritage et mutation, le navire tangue, et la question demeure : peut-on diriger une nation en se contentant de suivre le courant du jour ?

Article à retrouver dans la parution 381 du Journal Le Visionnaire 

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