Agriculture sahélienne : Quand la science reprend la main sur les sols africains

Face à ce défi, la recherche scientifique s’impose comme un levier incontournable. Au Maroc, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) mise sur l’innovation et la formation pour transformer les contraintes climatiques en solutions adaptées aux réalités africaines. Un webinaire organisé le 25 septembre dernier avec des journalistes tchadiens a mis en lumière cette ambition.

Classée parmi les 400 meilleures universités mondiales en 2026, l’UM6P accueille plus de 8 500 étudiants issus de 42 nationalités, dont plus de la moitié de femmes. Son modèle repose sur un écosystème qui combine enseignement supérieur, recherche appliquée et entrepreneuriat. L’établissement dispose du supercalculateur Toubkal et de plateformes spécialisées dans l’énergie, l’agriculture, les biotechnologies et le numérique.  

À travers des partenariats dans plus de 20 pays africains, l’université cherche à rapprocher la science des réalités du terrain. Elle collabore notamment avec l’Alliance des universités africaines de recherche (ARUA) et le réseau RUFORUM. L’objectif : faire émerger des solutions conçues avec les contraintes africaines comme point de départ.

Le parcours d’Ammar Ibn Yasser

Cette ambition se reflète dans le parcours d’Ammar Ibn Yasser. Ingénieur de recherche au Collège d’Agriculture et des Sciences Environnementales de l’UM6P et doctorant en biotechnologie microbienne, il a construit son expérience entre le Tchad et le Maroc.  

Formé à l’Institut de recherche sur l’élevage pour le développement (IRED) puis à l’Institut tchadien de recherche agronomique pour le développement (ITRAD), il a rejoint l’UM6P pour accéder à des laboratoires de pointe. Ses travaux, publiés dans plus de 17 articles scientifiques, portent sur le microbiome des sols. « Cette opportunité doit se traduire par des solutions utiles aux pays africains », insiste-t-il.

Le microbiome, allié invisible des sols

Au cœur de ses recherches : le microbiome du sol, cet univers invisible de bactéries et microorganismes. Dans les zones sahéliennes, les agriculteurs affrontent salinité, rareté de l’eau, érosion, températures extrêmes et faible disponibilité du phosphore. Certaines bactéries peuvent justement solubiliser ce dernier, stimuler le développement racinaire et renforcer la résistance des cultures au stress hydrique et thermique.  

L’enjeu est clair : passer du laboratoire au champ. Isolement des microorganismes, caractérisation, essais, puis validation dans des conditions agricoles réelles.

Transformer les déchets agricoles

La recherche explore aussi la valorisation de la biomasse agricole. Tiges, pailles, coques et autres résidus peuvent être transformés en compost ou en biochar. Ces matières organiques restaurent le carbone des sols et améliorent leur capacité de rétention des nutriments. Dans des territoires aux ressources limitées, transformer les résidus en fertilisants revient à intégrer les déchets dans le cycle de production plutôt que de les considérer comme une charge.

Du diagnostic aux champs du Sahel

Pour produire des effets concrets, la recherche doit sortir des laboratoires. Une feuille de route en trois étapes se dessine : diagnostiquer les sols, tester l’efficacité des solutions biologiques, puis vérifier leur performance sur le terrain.  

Plusieurs cultures stratégiques servent de références : mil, sorgho, maïs, coton et riz, toutes essentielles à l’économie et à l’alimentation locales. Les technologies numériques complètent cette démarche : exploitation des données climatiques, analyse des sols et télédétection permettent d’anticiper les risques agricoles et d’améliorer la gestion des parcelles.  

L’objectif est de passer d’une agriculture réactive à une agriculture fondée sur la connaissance et l’adaptation.

La souveraineté passe par les compétences

Au-delà des équipements et des laboratoires, la clé réside dans les ressources humaines. Une innovation agricole ne peut fonctionner sans chercheurs capables de la concevoir, techniciens pour l’appliquer, conseillers pour la diffuser et entrepreneurs pour la transformer en solutions accessibles. Former des chercheurs africains signifie réduire la dépendance aux compétences extérieures et renforcer la souveraineté scientifique.  

La science ne peut certes pas faire pleuvoir ni effacer les contraintes climatiques, mais elle peut aider à mieux comprendre les sols, utiliser plus efficacement l’eau et les fertilisants, renforcer la résilience des cultures et valoriser les ressources disponibles.  

Le véritable défi consiste à transformer la connaissance scientifique en solutions accessibles et adaptées aux territoires. La souveraineté scientifique commence lorsque les pays cessent d’importer uniquement des solutions et développent eux-mêmes la capacité de comprendre leurs contraintes, de valoriser leurs ressources et de construire leurs propres réponses.

Juda Allahondoum 

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