L’établissement pénitentiaire de Pala s’est transformé en un véritable mouroir à ciel ouvert, une situation qui en panique plus d’un. En l’espace de deux semaines, trois détenus originaires du même village, en détention préventive sont décédés respectivement le 21 avril et le 6 mai. Ce drame laisse la population du Mayo-Kebbi Ouest dans la stupéfaction la plus totale.
Des tragédies sont régulièrement signalées dans les établissements pénitentiaires au Tchad : évasions, mutineries, maladies, surpopulation et décès y sont quasi permanents. Toutefois, ce qui s’est produit à Pala fin avril et début mai constitue une atteinte grave aux droits de l’homme. Des vies humaines sont fauchées dans des circonstances troubles, avant même d’avoir été présentées à un juge.
Un chef de village et son notable décèdent ainsi sans explication. On pourrait invoquer le destin, mais derrière cette tragédie, c’est une population qui est plongée dans le désarroi ; des veuves et des orphelins sont abandonnés à leur amertume, sans le moindre éclaircissement des autorités judiciaires ou locales pour soulager leur douleur.
Le silence coupable des autorités
Le mutisme des autorités laisse la voie libre à toutes les interprétations, surtout lorsque l’on se remémore les faits ayant conduit ces deux hommes en prison. L’absence d’informations crédibles fournies aux familles est un manque de respect à la mémoire d’un village doublement endeuillé. Ces morts relancent le débat sur les conditions de détention et le manque de transparence dans la gestion des décès en milieu carcéral.
Pourtant, le Tchad a ratifié des engagements internationaux en matière de protection des droits de l’homme. La Constitution, dans son article 17, proclame d’ailleurs que : « La personne humaine est sacrée et inviolable. Tout individu a droit à la vie, à l’intégrité de sa personne, à la sécurité, à la liberté, à la protection de sa vie privée et de ses biens. » Dans ce contexte, il est inconcevable que des vies s’éteignent sans explications, comme s’il s’agissait d’animaux sauvages.
Une circulaire restée lettre morte
Ce silence administratif face aux décès carcéraux avait fait réagir, en son temps, le ministre d’État, ministre de la Justice, Abderahim Birémé Hamid. Dans une circulaire adressée le 25 juin 2024 aux procureurs et à la police judiciaire, il constatait « des cas récurrents de décès […] sans que des rapports indiquant les causes et circonstances ne soient élaborés et transmis à la Chancellerie ».
Hélas, cette circulaire semble avoir été enterrée dès son départ du ministère. Son successeur, Youssouf Tom, a dû gérer une montagne de problèmes liés aux prisons, période durant laquelle même des gouverneurs ont été pris pour cibles. Aujourd’hui, la ministre Alixe Naimbaye devra « bien nouer son pagne » pour affronter cette situation délétère.
Vagues d’indignations
Si les autorités locales et les députés donnent leur langue au chat, l’organisation Droit de l’Homme Sans Frontière (DHSF) rompt le silence pour fustiger cette situation et exiger des comptes. Le DHSF dénonce trois problèmes majeurs :l ’absence totale de transparence sur les causes réelles des décès, l’insuffisance apparente de la prise en charge médicale, des conditions de détention portant atteinte à la dignité humaine.
L’organisation rappelle que ces faits violent les Règles Mandela relatives au traitement des détenus. Elle exige l’ouverture immédiate d’enquêtes indépendantes, des mesures d’urgence pour l’accès aux soins (notamment pour les maladies chroniques comme le diabète) et des sanctions disciplinaires ou pénales contre les agents impliqués.
De son côté, l’Association pour le soutien aux détenus et ex-détenus tchadiens (ASDET) s’indigne également : « L’absence d’informations officielles précises renforce les inquiétudes légitimes des familles et des défenseurs des droits humains ». À l’instar du DHSF, l’ASDET exige une enquête impartiale. Mais au Tchad, chacun sait ce qu’il advient généralement des enquêtes…
Vladmir Toudjibé
