Après quatre ans de la signature de l’Accord de paix de Doha avec les ex-politico-militaires, suivi du Dialogue national inclusif pour lequel cet accord avait été conclu, tout porte à croire que sa finalité n’a été que des intérêts personnels. Pour preuve, il n’a rien changé au quotidien des Tchadiens.
Août 2022-Août 2026. Quatre ans se sont écoulés depuis la signature solennelle, sous les dorures des palais qataris, de l’Accord de paix de Doha entre le gouvernement de transition tchadien et une quarantaine de mouvements politico-militaires. Présenté à l’époque comme une avancée historique devant sceller la réconciliation nationale, cet accord devait constituer la clef de voûte du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS). L’objectif affiché était de sortir définitivement le Tchad du cercle vicieux des rebellions armées et de la violence politique. Quatre ans plus tard, Doha n’a pas refondé l’État tchadien : il a simplement offert un cadre juridique et financier pour recycler une caste d’opposants armés convertis aux douceurs du pouvoir.
Au commencement était la promesse
Au lendemain du décès brutal du maréchal Idriss Déby Itno en avril 2021, la junte militaire incarnée par le Conseil militaire de transition (CMT), dirigée par son fils Mahamat Idriss Déby, cherchait désespérément une légitimité interne et internationale. Pour désamorcer la menace des maquis du Nord, de longues et coûteuses négociations furent engagées au Qatar.
L’Accord de Doha visait le cessez-le-feu généralisé, le Désarmement, la Démobilisation et la Réinsertion (DDR) des combattants, la restitution des biens spoliés, l’amnistie générale et la participation des politico-militaires à la gestion des affaires publiques. En contrepartie, les signataires s’engageaient à déposer les armes pour intégrer le jeu politique démocratique.
Mais le processus de DDR, pierre angulaire de toute paix durable, s’est enlisé dans des lenteurs bureaucratiques calculées et un manque criant de financements. Des milliers de jeunes combattants se retrouvent aujourd’hui abandonnés dans un vide juridique et social inquiétant. L’insécurité persiste aux frontières nord et est, tandis que de nouveaux maquis apparaissent. L’instabilité n’a pas disparu ; elle s’est déplacée.
Du maquis à la tribune de la censure
Le volet le plus édifiant de ces quatre années post-Doha se lit dans la métamorphose des anciens chefs rebelles. Le cas du ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, Gassim Chérif Mahamat, illustre cette déchéance idéologique.
Ancien porte-parole du Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR), l’un des groupes armés les plus intransigeants du désert tchadien, il incarnait autrefois une élite intellectuelle formée à l’étranger, justifiant la lutte armée par la mal-gouvernance et l’injustice. À Doha, il se posait en défenseur inflexible de la cause populaire.
Une fois rentré au pays, propulsé au Conseil national de transition puis hissé à la tête du ministère de la Communication, il a opéré un virage à 180 degrés. Dans ses récentes sorties médiatiques, l’ex-rebelle s’est mué en zélé défenseur du pouvoir, allant jusqu’à affirmer que les Tchadiens n’ont pas le droit de critiquer le gouvernement.
Comment un homme qui justifiait hier l’usage des armes peut-il aujourd’hui trouver intolérable qu’un citoyen s’exprime sur les réseaux sociaux ou dénonce la corruption ?
Des convictions englouties dans la mangeoire
Le parcours de Gassim Chérif est le symbole d’une caste. Dès qu’ils ont obtenu leur « part du gâteau » (portefeuilles ministériels, directions générales, conseilleries à la Présidence) la plupart des cadres politico-militaires sont devenus méconnaissables.
Transformés en notables de la cour du prince héritier, ils rivalisent désormais de zèle pour chanter la gloire du système. Incapables d’émettre la moindre réserve sur la détérioration des libertés publiques, ils cautionnent en silence, voire encouragent, les dérives autoritaires, les arrestations arbitraires et le détournement des deniers publics.
Leur vrai visage démasqué
Le temps aura agi comme un révélateur impitoyable. Pour une large frange de ces chefs rebelles, la prise d’armes n’a jamais été un sacerdoce pour la justice ou la liberté. Elle n’était qu’un fonds de commerce politique, un moyen de négocier une place au sein de l’État.
En devenant les chiens de garde de la mauvaise gouvernance et les chantres de la censure, ces transfuges ont acté leur propre faillite morale. L’Accord de Doha n’a pas apporté la paix juste et la refondation républicaine tant promises ; il a simplement permis au pouvoir en place de s’offrir les services de ses anciens opposants au prix d’un banquet gouvernemental. Pendant que la classe dirigeante s’élargit pour satisfaire l’appétit de ses anciens ennemis, le peuple tchadien reste seul face à la cherté de la vie, au délabrement des services publics et à l’arbitraire d’un système qui n’a changé que de figurants.
Christian Allahndiguissem
