Éditorial/ Grâce présidentielle et hypocrisie politique : le vrai drame du Tchad

Le 14 août dernier, neuf opposants politiques ont été libérés grâce à une mesure présidentielle annoncée à la veille de la fête de l’indépendance. Chose promise, chose faite. Mais cette décision, présentée comme un geste « historique » d’apaisement, a déclenché une avalanche d’hypocrisie. Hier encore, certains acteurs du sérail exigeaient que ces opposants purgent intégralement leur peine. Aujourd’hui, les mêmes courtisans célèbrent la magnanimité du chef de l’État. Quelle comédie !

Ces hommes n’auraient jamais dû être emprisonnés. Condamnés pour leurs opinions, ils retrouvent un droit fondamental trop longtemps confisqué. Dans une démocratie digne de ce nom, la place d’un opposant n’est pas derrière les barreaux, mais dans l’espace public, là où les idées s’affrontent et nourrissent le débat. La grâce présidentielle ne répare qu’une injustice flagrante.

Pendant que l’opinion s’épuise à commenter cette libération mise en scène, le véritable drame du Tchad se joue ailleurs : dans la corruption et le détournement impuni des deniers publics. Le président avait promis une tolérance zéro face à la gabegie financière, affirmant que la lutte contre la corruption serait menée « avec fermeté et impartialité ». Mais que reste-t-il de ces engagements solennels ?

L’épisode récent entre l’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC) et la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT) illustre crûment la fragilité de cette promesse. Une mission de contrôle sur la commercialisation du pétrole brut a tourné au bras de fer : communiqué de l’AILC dénonçant l’entrave de ses contrôleurs, riposte de la SHT accusant des méthodes « coercitives », puis intervention musclée des services de renseignement. Résultat : limogeage brutal des deux principaux responsables de l’AILC, sans explication officielle.

Ce silence administratif est un aveu. Au lieu d’éclairer les citoyens sur un dossier sensible, le pouvoir étouffe l’affaire. La transparence, pourtant indispensable dans la gestion des ressources nationales, est sacrifiée sur l’autel des intérêts politiques. On nous offre du spectacle avec la libération de neuf opposants pour masquer les milliards qui s’évaporent des caisses de l’État.

Cette manière tronquée de mener la lutte contre la corruption ne trompe plus personne. Elle renforce le sentiment d’impunité des prédateurs de la République. Certes, de nouveaux magistrats ont été nommés à la tête de l’AILC, mais le timing de ce remue-ménage, en pleine confrontation avec la SHT, discrédite leur mission. Comment travailler en toute indépendance quand un excès de zèle peut coûter son poste du jour au lendemain ?

Tant que la lutte contre la prévarication restera une théorie abstraite, nos institutions n’auront aucune crédibilité. Le Tchad a besoin d’une justice impartiale, d’une transparence financière réelle et d’un État où la règle de droit s’applique à tous, des cellules de prison aux bureaux des grandes sociétés publiques.

AC

WP2Social Auto Publish Powered By : XYZScripts.com