Deux ans jour pour jour après l’assaut sanglant contre le siège du PSF et la mort de l’opposant Yaya Dillo, le traumatisme reste vif au sein de la classe politique tchadienne. Pour Mahamat Izadine, président du PDR et membre de la « Coalition pour Sauver la Démocratie », le passage à la Ve République n’a pas tenu ses promesses de libéralisation. Entre restriction des libertés, vie chère et appel à l’unité de l’opposition, il livre au Visionnaire une analyse sans fard d’un pays à la croisée des chemins.
Entretien réalisé par Juda Allahondoum
Le Visionnaire : Monsieur le Président, nous sommes le 28 février. Deux ans après l’assaut contre le siège du PSF et la mort de Yaya Dillo, quel regard portez-vous sur cet événement ? Est-ce une plaie refermée ou un traumatisme persistant pour la classe politique tchadienne ?
Mahamat Izadine : L’assaut mené le 28 février 2024 contre le siège du PSF, entraînant la mort de Yaya Dillo, est un événement tragique qui marquera à jamais la scène politique nationale. Il s’agit d’un assassinat lâche. C’est un traumatisme persistant : jamais dans l’histoire de l’Afrique contemporaine, on n’avait vu un opposant être ainsi exécuté en plein jour, au vu et au su de tous. Cet événement douloureux restera gravé dans notre mémoire collective.
De nombreuses organisations internationales continuent de réclamer une enquête indépendante. Quelle est la position officielle du PDR sur la nécessité de faire toute la lumière sur les circonstances de ce décès ?
Le PDR, en tant que membre de la Coalition pour Sauver la Démocratie au Tchad, s’est joint aux six autres partis de notre regroupement pour exiger une enquête internationale. Il est impératif que toute la lumière soit faite afin que justice soit enfin rendue à feu Yaya Dillo.
Depuis l’investiture du Président Mahamat Idriss Déby en mai 2024, le Tchad est entré dans une nouvelle ère constitutionnelle. Selon vous, l’espace démocratique s’est-il élargi ou assiste-t-on à un rétrécissement des libertés ?
Depuis l’investiture de Mahamat Idriss Déby Itno, nous constatons au contraire un rétrécissement inquiétant de l’espace politique. Le pouvoir semble vouloir restaurer l’hégémonie du parti unique en bloquant toute initiative issue de l’opposition. Sous des dehors démocratiques, le régime glisse vers la dictature. En tant qu’opposants, nous avons le devoir de dénoncer ces dérives. Nous nous battrons pour une véritable démocratie participative, car nous subissons aujourd’hui des restrictions majeures : arrestations d’opposants, de leaders d’opinion et de syndicalistes. En somme, nous faisons face à une « dictature vernie de démocratie ».
Dans un paysage politique souvent fragmenté, quelle stratégie de rassemblement préconisez-vous pour faire entendre une voix alternative crédible au Tchad ?
Nous observons aujourd’hui l’émergence de quelques regroupements qui dénoncent les irrégularités du régime. Cependant, pour être réellement dynamiques et peser sur le rapport de force, nous devons impérativement fédérer nos forces. Seule l’unité permettra d’obtenir des résultats concrets à court terme. La fragmentation politique ne profite qu’au régime en place.
Le pays fait face à des défis économiques persistants (inflation, accès aux services de base). Comment le PDR évalue-t-il l’action du gouvernement actuel face à la grogne sociale ?
Le Tchad traverse une crise économique sans précédent, face à laquelle nous avons un gouvernement muet, insensible et inerte. C’est une équipe sans bilan. La corruption galopante, la cherté de la vie et les récentes revendications légitimes des enseignants et des médecins illustrent l’échec du pouvoir. Le gouvernement d’Allamaye a démontré ses limites : certains ministres, installés dans une forme de vétusté politique, se croient intouchables. Faute de réponses adéquates aux souffrances des Tchadiens, il est urgent de nommer un nouveau gouvernement, composé d’hommes et de femmes capables de s’attaquer réellement aux maux qui minent notre pays.
Un dernier mot ?
Je vous remercie pour cette tribune. J’en profite pour appeler les Tchadiens à se lever pour dire « non » au parti unique et à la dictature. Vive la liberté et la justice ! En ce jour mémorable, je rends un vibrant hommage à feu Yaya Dillo. J’ai la conviction que son engagement restera éternellement gravé dans nos mémoires. Que justice lui soit rendue.
