L’or blanc en apnée: Le cri de Douala doit réveiller N’Djamena »

Le coton n’est pas qu’une simple fibre végétale que l’on exporte vers des ports lointains. Au Tchad, il est l’ADN de nos régions méridionales, le souffle de nos campagnes et, pour des millions de foyers, l’unique rempart contre l’indigence. Pourtant, ce géant qui a porté sur ses épaules des décennies de développement rural est aujourd’hui à bout de souffle, étranglé par une crise mondiale sans précédent et, disons-le franchement, par une forme d’inertie politique qui confine à l’imprudence.

La « Déclaration de Douala », publiée le 13 février dernier par l’Association Cotonnière Africaine (A.C.A.), sonne comme un tocsin. Elle ne se contente pas de dresser un énième constat technique sur la volatilité des marchés. Elle lance un cri d’alarme : la filière coton africaine vacille, et avec elle, la stabilité sociale de tout un continent. Pour le Tchad, représenté à cette table de crise par la Cotontchad SN, l’enjeu n’est plus seulement économique. Il est sécuritaire, social et moral.

Regardons la réalité en face. Le marché mondial du coton est un terrain de jeu truqué. Alors que nos producteurs affrontent des chocs exogènes violents et une parité euro-dollar qui dévore leurs maigres marges, les grandes puissances agricoles continuent d’inonder le marché de fibres subventionnées. Dans ce combat de David contre Goliath, le paysan tchadien est envoyé au front sans armure.

Depuis trois campagnes, les cours s’effondrent. Les stocks mondiaux débordent. Et pendant ce temps, à N’Djamena comme dans les capitales régionales, on semble oublier que derrière les graphiques financiers se cachent 30 millions d’âmes en Afrique subsaharienne dont la survie dépend d’un prix au kilogramme décent. Au Tchad, le coton est le moteur qui finance l’école, la santé et l’alimentation de nos zones rurales. Laisser ce moteur s’arrêter, c’est accepter de voir la pauvreté regagner du terrain là où nous aurions dû bâtir l’émergence.

L’interpellation de Mbontar Ndouko, président de l’Union nationale des producteurs de coton du Tchad, n’est pas une simple revendication syndicale. C’est un rappel à l’ordre. En tant qu’actionnaire à 35 % de la Cotontchad SN, l’État tchadien ne peut pas se comporter en spectateur passif. Le versement du différentiel de 4,7 milliards de francs CFA n’est pas une faveur faite aux paysans ; c’est une dette contractée envers ceux qui nourrissent l’économie réelle.

Pourquoi ce retard ? Pourquoi laisser planer l’incertitude sur le prix d’achat de 280 FCFA/kg alors que chaque jour de retard est un coup de poignard dans la motivation des producteurs ? Le poison de la démotivation est plus dangereux que la baisse des cours mondiaux. Si le producteur perd confiance, s’il ne peut plus anticiper ses revenus pour les prochains semis, c’est toute la chaîne de production qui s’effondre pour les années à venir. Un champ de coton abandonné aujourd’hui, c’est une famille en détresse demain et une jeunesse rurale tentée par l’exode ou pire, par d’autres formes de survie moins avouables.

Aux partenaires financiers et bailleurs de fonds, le message de Douala est tout aussi cinglant. On ne peut pas prôner la « résilience des territoires » et la « sécurité alimentaire » dans les salons feutrés des banques de développement tout en restant sourd à la détresse financière des sociétés cotonnières. Le crédit agricole doit être facilité, les fonds de soutien doivent être abondés, et les mécanismes de protection contre la volatilité des prix doivent enfin devenir une réalité tangible.

La résilience ne se décrète pas, elle se finance. Le Tchad a besoin d’une stratégie de défense de son « Or Blanc » qui dépasse les effets d’annonce. Il s’agit de sanctuariser les subventions sur les intrants, de garantir le prix d’achat et de moderniser l’outil industriel pour que la valeur ajoutée reste sur notre sol.

L’heure n’est plus aux diagnostics, mais à l’action chirurgicale. L’État tchadien doit honorer ses engagements financiers immédiatement pour débloquer les paiements de la Cotontchad. C’est une question de crédibilité nationale.

Le coton a fait le Tchad d’hier ; il ne doit pas être le sacrifié du Tchad de demain. Si nous laissons cette filière s’écrouler sous le poids de l’indifférence, nous ne perdrons pas seulement des devises. Nous perdrons notre souveraineté rurale et notre paix sociale. Monsieur le Premier Ministre, Messieurs les ministres des Finances et de l’Agriculture, la Déclaration de Douala est sur votre bureau. Les paysans, eux, sont dans leurs champs et ils attendent. Agissez avant que le blanc du coton ne vire au gris de la désolation.

Juda Allahondoum 

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