À moins de trois mois des examens de fin d’année (Baccalauréat et BEF), le ciel de l’école tchadienne s’assombrit dangereusement. Ce qui n’était qu’une grogne sociale s’est mué en un bras de fer frontal entre le ministre de l’Éducation nationale, le Dr Aboubakar Assidick Choroma, et les syndicats d’enseignants. Au milieu de cette tempête : des élèves désemparés et un système qui semble avoir perdu son nord. Le risque est double. Soit les négociations échouent, nous dirigeant vers une paralysie totale qui compromettrait les examens ; soit, sous la pression politique, ces derniers sont organisés à la hâte, livrant des diplômes sans réelle valeur pédagogique, conséquences d’un temps d’apprentissage amputé par les débrayages.
Boukar Fickaoussou
Dans l’arène politique, la longévité est souvent synonyme de sagesse. Pourtant, pour le Dr Aboubakar Assidick Choroma, ce troisième passage à la tête du ministère de l’Éducation nationale ressemble à une lente auto-asphyxie. En s’enfermant dans une logique de confrontation brutale avec les enseignants, le ministre semble ignorer une loi physique élémentaire : on ne survit pas en sciant la branche qui nous soutient.
Sa décision de ne verser que la moitié des salaires de février aux grévistes a agi comme un électrochoc. Pour le Syndicat des Enseignants du Tchad (SET) et les autres collectifs, cette mesure n’est pas qu’une sanction financière ; c’est une déclaration de guerre. « On ne gère pas l’éducation avec des menaces de famine », fustige un responsable syndical. En touchant au portefeuille des « craies », le ministère a rompu le dernier fil de confiance qui le liait encore à sa base.
En tout état de cause, un ministre de l’Éducation n’est pas un général en temps de guerre. Il est le chef d’orchestre d’une administration humaine qui tire sa force de sa capacité à mobiliser ses troupes. En choisissant la sanction financière — le demi-salaire — comme arme de dissuasion, le Dr Choroma a commis une faute de management majeure. Il a brisé le contrat de confiance liant le sommet à la base. En transformant ses agents en adversaires affamés, il se prive des bras nécessaires pour porter ses réformes. Sa compétence de gestionnaire s’efface derrière une posture de répresseur, condamnant son action à l’inertie : sans l’adhésion de la « craie », le bureau du ministre n’est plus qu’une tour d’ivoire déconnectée de la réalité des salles de classe.
L’illusion de l’expérience : méthodes d’hier pour défis d’aujourd’hui
Le paradoxe est que l’on disait de lui qu’il « connaissait la maison ». Pourtant, pour ce troisième retour, alors qu’il était attendu comme l’homme de la situation, cette longévité semble se retourner contre lui. Peut-être a-t-il cru que les vieilles méthodes de pression fonctionneraient encore ? Mal lui en a pris : sa connaissance de la maison s’est muée en œillères, révélant un défaut d’adaptation au climat scolaire de 2026.
Le corps enseignant actuel n’est plus celui d’il y a dix ans, à l’époque de Souleymane Malato. Il est plus précarisé, plus radicalisé, mais aussi mieux organisé via les réseaux sociaux. Vouloir scier la branche aujourd’hui, c’est ignorer que l’arbre a vieilli et qu’il est devenu fragile. Si le ministre parie sur l’usure des syndicats — tactique déjà mise en échec par le passé — qu’il sache que, telle l’hydre, le syndicalisme enseignant a poussé plusieurs têtes. Qu’elles soient instrumentalisées par le parti au pouvoir ou nées de la déception envers leurs dirigeants, ces bases sont désormais conscientes de leurs droits et refusent le silence administratif.
Le statut de l’enseignant : de pilier à paria
En s’accrochant à une gestion autoritaire, le Dr Choroma ignore que la stabilité du corps enseignant est devenue trop frêle pour supporter de tels coups de scie. Désormais perçu comme le simple exécuteur d’une rigueur budgétaire imposée par le sommet de l’État, il incarne un système qui refuse de voir en l’enseignant le pilier de la nation.
Au-delà des chiffres et des décrets — notamment le fameux décret n°2850 sur le statut particulier — le mal est plus profond. Notre gouvernance semble avoir relégué l’enseignement au rang de simple charge comptable, loin de la vision d’un Félix Houphouët-Boigny qui plaçait l’instituteur au sommet de la pyramide sociale. Tandis que les élites tournent le dos à l’école publique pour les lycées internationaux, l’enseignant tchadien se sent traité comme un paria par la « République dynastique » des Itno.
Dans l’esprit de certains gouvernants, celui qui enseigne est celui qui n’a « rien trouvé d’autre ». Cette vision dégradante empêche toute réforme de fond. On distribue des miettes parce qu’on estime que le métier ne mérite aucune considération particulière. Même un changement de ministre ne suffirait pas à éteindre l’incendie tant que la perception de l’éducation ne passera pas de la « gestion de crise » à un « investissement de souveraineté ».
La chute prévisible : l’onde de choc sociale
La compétence d’un ministre se mesure à sa capacité à sanctuariser son secteur. En se faisant le relais zélé de la rigueur du ministère des Finances au détriment du décret n°2850, le Dr Choroma perd sa raison d’être et sa légitimité sectorielle. La colère des enseignants risque désormais de contaminer les parents d’élèves et la société civile. En s’aliénant le SET et les collectifs, le ministre s’isole politiquement.
Le Dr Choroma a encore quelques semaines pour poser sa scie et entamer une véritable médiation. Scier la branche, c’est accepter le risque de la chute. Mais dans les couloirs de N’Djamena, beaucoup se demandent s’il n’a pas déjà entaillé le bois trop profondément. En politique comme en menuiserie, il est des entailles que même le meilleur vernis ne peut colmater. Un ministre qui ne défend plus ses troupes perd sa légitimité à les diriger. S’il réussit à « économiser » quelques milliards sur le dos des grévistes, il échouera dans sa mission régalienne : garantir une année scolaire normale.
Un ministre sans écoles ouvertes est un ministre sans ministère. Et si les examens de fin d’année n’ont pas lieu, son propre bilan sera jugé comme un échec total par le sommet de l’État — d’autant que le puissant Secrétaire Général du MPS évalue désormais de près l’action des membres du gouvernement au regard des grands chantiers de « Kaka ».
