Éditorial/ 36 ans du MPS : L’agonie d’une espérance

Le 11 mars dernier, le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) a soufflé ses trente-six bougies. Mais l’heure n’était pas aux lampions, ni aux défilés grandioses. Cette année, l’anniversaire s’est déroulé dans une sobriété qui ressemble davantage à un aveu de fatigue qu’à une marque de retenue. Pas de fastes, pas de foules en liesse pour célébrer le « parti de Bamina ». Seul un petit comité, trié sur le volet au siège national par le Secrétaire général Aziz Mahamat Saleh, a fait mine de croire encore à la flamme.

Dans les provinces, c’est le silence radio. Un désert commémoratif. Pas une bougie n’a été allumée pour ces vaillants combattants qui, un 1er décembre 1990, entraient dans N’Djamena pour, disaient-ils, « apporter la liberté sur la pointe de leurs baïonnettes ». Trente-six ans plus tard, l’oubli semble être la seule récompense de ceux qui se sont sacrifiés dans le maquis, bravant le froid et la chaleur, pour briser les chaînes d’une dictature de huit ans ayant coûté la vie à plus de 40 000 Tchadiens. On en vient à se demander : ces martyrs ont-ils versé leur sang pour ce résultat ? Auraient-ils pris les armes s’ils avaient su que la « démocratie » promise ne serait qu’un changement de maître, et non de système ?

Certes, sur les réseaux sociaux, le Maréchal-Président Mahamat Idriss Déby Itno a sacrifié au rituel de l’hommage numérique. Dans un post empreint d’une langue de bois désormais légendaire, il a célébré le MPS comme le « socle de l’unité ». Mais derrière le vernis des mots (« paix, justice, progrès social »), la réalité tchadienne crie une tout autre vérité. Le MPS ne rassemble plus ; il sature. Il n’unit plus ; il s’impose par l’inertie et l’appareil d’État.

Après trente-six ans de règne ininterrompu, le bilan n’est plus une simple question de statistiques, c’est un procès en légitimité. Si, à ses balbutiements, le MPS a suscité un espoir immense dans le cœur d’un peuple traumatisé par les années de plomb de l’UNIR, il a très vite révélé son véritable visage : celui d’une machine à broyer les rêves d’émancipation.

Le contrat social de 1990 était simple : le départ de Habré contre l’avènement d’une ère de liberté. Or, ce que le MPS a livré, c’est une « démocratie cosmétique ». On a ouvert les fenêtres de la liberté pour la photo, pour plaire aux bailleurs de fonds et au discours de la Baule, avant de les refermer brutalement dès qu’un courant d’air contestataire menaçait le fauteuil présidentiel. Les élections ? Des rituels de confirmation où la vérité des urnes s’évapore dans les arcanes de commissions électorales aux ordres. Les institutions ? Des chambres d’enregistrement où députés, sénateurs et conseillers sont nommés par la grâce du parti plutôt que par la voix du peuple. Comme le disait si justement une figure de l’opposition : « Le MPS a simplement passé une couche de vernis démocratique sur une structure profondément dictatoriale. »

Le MPS a pulvérisé tous les records de longévité. Il laisse loin derrière lui les 15 ans de François Ngarta Tombalbaye. Mais à quoi sert de durer si c’est pour piétiner ? En plus de trois décennies, le parti-État n’a jamais réussi à stabiliser une gouvernance saine. L’inclusion des débuts a laissé place à une exclusion systémique. 

Le clientélisme est devenu l’ADN du régime. On assiste à une déconnexion totale, presque lunaire, entre les discours officiels prônant l’émergence et la réalité d’un pays qui occupe systématiquement les dernières places des classements de l’IDH (Indice de Développement Humain). Le Tchad est riche de son pétrole, de son bétail, de ses terres, et surtout de sa jeunesse, mais cette richesse est confisquée par une oligarchie politique qui a confondu les caisses de l’État avec le budget du parti.

S’il est indéniable que le pays doit au MPS la fin du régime Habré, la reconnaissance ne saurait être un chèque en blanc éternel. On ne peut pas demander à un peuple de se nourrir de souvenirs de 1990 alors que les ventres sont vides en 2026. L’égalité des chances est un mirage. La justice est à deux vitesses : implacable pour les faibles, inexistante pour les « intouchables » du régime.

Le Tchad ne peut plus se contenter d’être le « dernier carré des indésirables » dans les rapports internationaux sur la corruption ou la pauvreté. La célébration morose de ce 36e anniversaire est peut-être le signe d’une fin de cycle. Le MPS est à la croisée des chemins. Soit il entame une mue douloureuse pour revenir aux idéaux de Bamina — un Tchad de justice, de vrai pluralisme et de partage des richesses — soit il continuera de s’enfoncer dans une autocratie vieillissante qui finira par être balayée par les aspirations d’une jeunesse qui n’a plus peur des fantômes du passé.

Il est temps de passer du slogan de « l’émergence » à la réalité du développement. Il est temps que le Tchad cesse d’être le domaine privé d’un clan pour redevenir la patrie de tous les Tchadiens. Car, au rythme actuel, l’héritage du MPS ne sera pas la liberté qu’il a promise, mais l’amertume d’une occasion manquée.

Juda Allahondoum, 

Éditorial à lire dans la parution 382 du journal Le Visionnaire 

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