Les conclusions du rapport de Human Rights Watch sur l’état des droits humains au Burkina Faso, publié début avril 2026, sont glaçantes. L’ONG de défense des droits humains y dénonce des abus atroces commis par les forces de défense et de sécurité burkinabè et des groupes djihadistes. L’ONG de défense des droits humains appelle la Cour pénale internationale à ouvrir une enquête.
Décryptage d’Éric Topona
Le Burkina Faso comme les autres pays du Sahel central fait face depuis de nombreuses années au péril djihadiste. Cependant, la lutte des forces gouvernementales contre les groupes terroristes qui ciblent biens et personnes depuis 2016 ne se fait pas sans conséquence. Surtout pour les civils censés être protégés par leur armée. C’est ce que dénonce en substance Human Rights Watch dans son rapport qui est paru dans un contexte où le Sahel est à nouveau désigné comme la zone où le risque terroriste est le plus élevé au monde.
Ce rapport a été publié quasiment le jour même où le chef de la junte burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré, a jeté aux orties la démocratie dans le « pays des hommes intègres ».
En effet, comme mentionné dans un précédent article, écrit par l’auteur de ces lignes, IB, au cours d’un face-à-face avec des journalistes burkinabè et étrangers triés sur le volet, s’est répandu en diatribes inédites contre la démocratie, contre ceux qui la défendent et contre certains pays occidentaux qu’il soupçonne de mener des actions occultes pour déstabiliser son régime. En l’occurrence la France, sans vouloir la nommer.
L’armée burkinabé et des djihadistes dos à dos
Ce rapport intitulé « Personne ne pourra s’échapper. Crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par tous les camps au Burkina Faso » est véritablement glaçant. Il s’agit à la fois d‘un pavé dans la mare et d‘une interpellation en direction de la communauté internationale et il mérite qu’on y consacre la plus grande attention.
Il faut d’abord s’en tenir aux faits rapportés.
Le rapport documente 57 incidents ayant entraîné la mort de 1 837 civils entre janvier 2023 et août 2025. Les forces régulières burkinabè sont pointées par ce rapport pour avoir exécuté de manière sommaire 223 civils, dont 36 enfants soupçonnés de collaboration avec les terroristes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin, JNIM).
S‘agissant donc du GSIM, ses miliciens s’attaquent notamment aux zones rurales en raison de leur précarité et de leur vulnérabilité. Ils ont assis leur emprise sur des dizaines de villes et de villages qu’ils ont plongés dans la famine et les maladies, contraignant certaines populations à des déplacements vers des villes ou des pays voisins. Bien plus grave, le GSIM s’attaque aux infrastructures civiles avec un total mépris pour le droit de la guerre : « En vertu du droit de la guerre, les sièges sont illégaux lorsqu’ils privent les civils de nourriture, de produits de première nécessité et d’aide humanitaire. Les combattants du GSIM ont posé des engins explosifs improvisés (EEI) sur les routes et détruit les ponts, des lignes électriques, des sources d’eau, des infrastructures de communication, nuisant de fait à la population civile. »
Les deux camps soulignent le rapport, à savoir les forces armées régulières et leurs supplétifs, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), sont désignés comme responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité [sc1] : « Les combattants de tous les camps ont commis les crimes de guerre suivants : homicide intentionnel, attaques contre des civils et des biens de caractère civil, pillage et saccage, et déplacements forcés. Les forces gouvernementales et les VDP ont également commis des crimes de guerre de torture ou de traitements inhumains et dégradants et de détention illégale. »
Réaction enflammée et déni de la junte burkinabè
Au-delà de l’indignation légitime qu’il suscite, il y a lieu de s’appesantir tout d’abord sur la réception de ce rapport par les autorités burkinabè. Le gouvernement burkinabè a crié à la manipulation et à la »haine viscérale” de “la coalition des forces des ténèbres ». Au lieu, pour le pouvoir de Ouagadougou, d’en faire un outil pour prendre la juste mesure de la détérioration continue de la situation sécuritaire et des droits de l‘homme et de prendre les mesures appropriées pour procéder à un assainissement des comportements sur les théâtres des opérations du côté de ses hommes, c’est plutôt un concert d’indignation et un lexique outrancier que ce rapport et ses auteurs ont reçu. Dans ce rapport de 316 pages, la communication officielle y voit un « torchon condensé de haine viscérale (…), récits imaginaires et fantasmés,un tissu de conjectures et d’allégations graves et infondées. »
Il s’agit d’une réaction habituelle de la part de nombreux gouvernements lorsqu’ils sont confrontés à de telles accusations, jusqu’à ce que des faits irréfragables viennent les contraindre à l’évidence.
Répression des voix critiques
D’ores et déjà, sans même entrer dans les détails de ce rapport, les réseaux sociaux ont fait une large diffusion, depuis 2022, de personnalités burkinabè humiliées, envoyées manu militari au front pour avoir émis des réserves ou des critiques sur la conduite du pays. À telle enseigne qu’il n’est pas exagéré de se demander si, pour ce qui est considéré par le gouvernement burkinabè comme un délit d’opinion, un citoyen dans son pays est susceptible de subir pareils traitements inhumains et dégradants. Que pourrait-il en être de ceux qui sont soupçonnés d’accointances avec les terroristes djihadistes et réprimés dans le plus grand secret ?
Dans le même ordre d’idées, les exactions du GSIM sont de notoriété publique. Preuve en a été faite récemment avec le sabotage de nombreuses infrastructures civiles et des dépouilles de civils cruellement assassinés.
Lutte contre le djihadisme, où en est-on ?
Une autre interrogation, et non des moindres, qui concerne la lutte de l’État burkinabè contre le terrorisme djihadiste depuis 2022, est celle de savoir où en est véritablement ce combat.
Il faut souligner avec insistance que c’est au nom de ce combat que le capitaine Ibrahim Traoré s’est emparé du pouvoir, le 30 septembre 2022. C’est au nom de ce combat qu’avec ses homologues nigérien et malien il a créé l’Alliance des États du Sahel (AES), le 16 septembre 2023. C’est au nom de ce combat qu’ils ont fait appel à la coopération des paramilitaires russes de Wagner, devenu Africa Corps (une structure directement contrôlée par le ministère russe de la Défense, notamment au Mali, marquant la fin de son indépendance opérationnelle). Or, à l’heure du bilan, les forces gouvernementales, non seulement ne se distinguent pas des terroristes par le professionnalisme qui doit être le leur, mais elles font plutôt usage de méthodes de combat qui ne sont pas très éloignées de celles des terroristes qu’elles combattent. Décevant.
[sc1]Revoir cette phrase, elle manque de sens, ou il manque un verbe…
