La situation entre le gouvernement et la section provinciale du Syndicat des enseignants du Tchad (SET) pour la ville de N’Djaména atteint un point de rupture critique. Après l’expiration du préavis de grève de ladite section syndicale, les enseignants membres ont désormais déposé les craies depuis le 16 février courant. Pendant ce temps, le gouvernement, lui, durcit sa position. Entre la menace du « pas de travail, pas de salaire » et la détermination des syndicalistes, c’est l’avenir de la jeunesse tchadienne qui est pris en otage.
Christian Allahndiguissem
C’était prévisible. En effet, depuis la fin de l’année 2025, les enseignants membres du SET (section provinciale pour la commune de N’Djaména) ont tiré la sonnette d’alarme sur le silence et la mauvaise foi du gouvernement face à leurs revendications, notamment la signature du protocole d’accord relatif à l’application du décret 2850 portant statut particulier des enseignants.
Le SIET, présidé par Djimhoudel Faustin, avait déjà déclenché une grève sèche et illimitée le 5 janvier 2025, ce qui lui a valu une arrestation et une condamnation. Les yeux étaient désormais rivés sur le SET de N’Djaména conduit par Abdelkader Djibbia. Fin janvier, cette section a tenu son Assemblée générale à l’issue de laquelle ses membres ont décidé de poursuivre les activités pédagogiques, bien qu’il n’y ait eu aucun changement sur leur salaire du mois de janvier, et ce, malgré le fait que leur collègue Faustin croupisse dans les geôles de la maison d’arrêt de Klessoum. Ils ont alors accordé deux semaines aux responsables du Bureau national du SET et au gouvernement avant toute nouvelle décision.
Le déclenchement de la grève
Le 14 février 2026, réunis en assemblée générale de restitution à l’École du Centre autour de leur secrétaire général provincial, Abdelkader Djibbia, les militants du SET de N’Djaména ont décidé d’entrer en grève pour deux semaines à compter du lundi 16 février 2026. Pour Abdelkader Djibbia, cette décision fait suite à une analyse approfondie du compte-rendu des réunions de la commission interministérielle de négociation et au constat regrettable de l’inertie des autorités face aux revendications légitimes de la base.
La section provinciale exige ainsi la signature immédiate et sans condition du protocole d’accord. Par conséquent, elle appelle tous les enseignants membres à respecter scrupuleusement ce mot d’ordre. Pour le syndicat, cette mesure de dernier recours est la conséquence directe du manque de volonté manifeste du gouvernement à honorer ses engagements. « La section provinciale se réserve le droit de reconduire ou de durcir le mouvement si aucune avancée significative n’est constatée d’ici la fin de cette période », précise Abdelkader Djibbia, pour qui la section reste ouverte au dialogue tout en demandant à ses militants de rester sereins et soudés.
Dès le premier jour de grève, le gouvernement, silencieux tout au long du préavis, a publié un chronogramme des négociations. Ce calendrier, qui prévoit la signature du protocole d’accord en avril, a conduit la section de N’Djaména à se réunir le 19 février dernier. Mais la base a fermement décidé la reconduction de la grève, exigeant des actions concrètes et non « un calendrier qui berne les enseignants ».
« Pas de travail, pas de salaire »
Comme on s’y attendait, par une note signée le 19 février et adressée aux responsables des banques, le ministère des Finances a ordonné l’annulation et l’extourne des virements des salaires du mois de février. Le motif évoqué : un incident constaté sur les calculs.
Alors que les observateurs font le lien entre cette décision et la grève, le ministre de l’Éducation nationale et de la Promotion civique, Aboubakar Assidick Choroma, a dévoilé l’intention réelle du gouvernement. Lors d’une déclaration faite en présence de son collègue de la Fonction publique, Abdoulaye Mbodou Mbami, le ministre Choroma a proféré des menaces sans précédent. Il a déploré que « la section SET de N’Djaména ait appelé les enseignants à aller en grève sans préavis, faisant fi des négociations en cours ». Une affirmation que les enseignants qualifient de « grossièreté » et de « mensonge » au sommet de l’État.
Pendant ce temps, le ministre qualifie les « pleurs » de l’ancien leader syndical, M. Djibrine Assali, lors de la dernière assemblée, de « manœuvres visant à manipuler l’opinion publique ». Il déplore par ailleurs que le procédé du SET de N’Djaména soit en contradiction avec la position du Bureau national du syndicat. Il dénonce enfin ce qu’il qualifie de « politisation du SET de N’Djaména par des hommes politiques ». En conséquence, le ministre a annoncé que « les journées non prestées pour cause de grève ne donnent pas lieu à rémunération. Les salaires des jours non prestés sont à la charge du syndicat signataire du mouvement ».
Des enseignants déterminés
Face à la décision du gouvernement, le SET de N’Djaména se dit plus déterminé que jamais. Selon son secrétaire général, les intimidations ne fonctionnent plus. Pour lui, si le gouvernement persiste dans cet autoritarisme, les enseignants ne céderont pas, car la grève est un droit garanti par la Constitution.
Cette grève, en dépit des menaces de suspension des salaires, fait déjà tache d’huile. Le Logone Occidental, le Sila, le Chari-Baguirmi, le Mandoul et une partie du Mayo-Kebbi Est sont déjà entrés dans la danse.
Sauver ce qu’il reste à sauver
Dans tous les cas, cette grève est un signal fort. Malheureusement, tout porte à croire que le gouvernement n’est pas prêt cette année à accorder une revalorisation salariale. Les cours risquent donc d’être de plus en plus perturbés, car le problème est commun : l’amélioration des conditions de travail. Djimhoudel Faustin avait su anticiper ce blocage ; c’est ce « péché » qui l’a conduit en prison pour 12 mois ferme. Pourtant, il luttait pour la même cause.
En tout état de cause, il importe de sauver l’école avant qu’il ne soit trop tard. Pour sortir de cette impasse, il faut restaurer la confiance, ce qui nécessite la médiation d’une tierce partie neutre. Le dialogue est rompu car le ministre conçoit le syndicat comme politisé. Pourtant, l’histoire du Tchad nous enseigne que l’annonce de la suspension des salaires déclenche souvent une radicalisation : « Quitte à ne pas être payé, autant ne pas travailler du tout ». Cette posture rappelle le désordre de 2023 sous l’égide du Premier ministre de l’époque, Saleh Kebzabo.
Le ministre joue manifestement sur la division entre le Bureau national et la section de N’Djaména. Les enseignants, victimes de leur naïveté, doivent tirer les leçons de leurs erreurs pour présenter un front commun cohérent, tout en pensant à l’avenir des apprenants. Car chaque jour de grève est une cicatrice de plus sur l’avenir du Tchad. Le patriotisme ne se mesure pas à la capacité de faire plier l’autre, mais à la volonté de faire des concessions pour le bien de tous.
