Éditorial : Jusqu’à quand le Tchad restera-t-il le tombeau de ses propres fils ?

Le même scénario, la même tragédie, année après année. Alors que 2026 vient à peine de poindre, l’odeur de la poudre et le fracas des armes déchirent déjà le silence de Korbol, dans la province du Moyen-Chari. Les 13 et 14 janvier, la forêt du mont Niellim et les rives du fleuve Chari sont redevenues le théâtre d’une violence fratricide. D’un côté, le MPRD du colonel Djibrine Dassert ; de l’autre, les forces loyalistes. Le bilan est lourd : des morts et des blessés dans les deux camps, des vies fauchées sur l’autel d’une lutte qui semble sans fin.

Si le département des Armées du Tchad tente de rassurer en parlant de « bandits armés » vaincus, la réalité du terrain est bien plus inquiétante. Un nouveau front se dessine avec l’entrée en scène du FRAPE (Front Républicain pour l’Alternance Patriotique et l’Équité). Les mots de son secrétaire général, Oman Dagal III, résonnent comme un funeste avertissement : « Nos forces sont en état d’alerte maximale… jusqu’au dernier retranchement du régime. » À cette poudrière méridionale s’ajoute l’instabilité chronique de l’extrême Nord, harcelé par les incursions des FSR soudanais et la menace persistante du CCMSR. Partout, des foyers d’incendie s’allument. Si le pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno ne parvient pas à les éteindre par le dialogue, les étincelles risquent de consumer ce qu’il reste de la cohésion nationale.

Le constat est amer : depuis 1960, nous tournons en rond. De Tombalbaye à Mahamat, le spectre de la guerre hante notre sol. Pourquoi nos maigres richesses — humaines comme financières — sont-elles systématiquement sacrifiées pour la destruction ? Qu’avons-nous gagné en soixante ans de rébellions, si ce n’est de voir nos villages se vider et notre terre s’abreuver inutilement du sang de ses enfants ?

Il est temps de regarder en face le coût réel de ces décennies de conflits. Chaque balle tirée est une école que l’on ne construit pas, chaque char déployé est un hôpital sans médicaments. La guerre n’est pas seulement une tragédie humaine, c’est le frein à main de notre destin national. Le développement ne peut s’épanouir que sur le terreau de la stabilité. Un pays en paix, c’est un pays où le paysan de Korbol cultive sa terre sans crainte, où la jeunesse saisit les outils de la technologie plutôt que le fusil, et où l’investisseur bâtit l’avenir au lieu de fuir le chaos.

Arrêter la guerre n’est pas un signe de faiblesse, c’est un acte de courage suprême. La puissance d’une nation ne se mesure pas à la force de son feu, mais à la dignité et à la qualité de vie de son dernier citoyen. La paix est le prérequis indispensable à l’émergence ; sans elle, tout projet de progrès reste un mirage.

Évidemment, ces rébellions ne surgissent pas du vide. Elles sont la résultante de frustrations et d’une exclusion manifeste. Le diagnostic est posé : il faut changer radicalement de mode de gouvernance. Il faut inclure tous les Tchadiens en érigeant la justice et l’égalité comme colonne vertébrale de la nation, afin que chaque citoyen, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, se sente enfin concerné par la chose publique.

Ne nous leurrons pas.  La situation à Korbol est révélatrice du fossé persistant entre la communication sécuritaire et la réalité politique du terrain. Si l’armée s’attelle à neutraliser ce qu’elle qualifie de « banditisme », la persistance du MPRD et les aveux de la Médiature confirment l’existence d’une fracture plus profonde. Dans cette zone forestière au relief rebelle, la force militaire ne pourra, à elle seule, éteindre les germes de l’insurrection. Pour éviter que le Moyen-Chari ne revive les heures sombres des années 90, la restauration d’une paix durable passera nécessairement par un dialogue sincère et une sécurisation inclusive, loin des bruits de bottes qui menacent de nouveau la quiétude des citoyens.

L’impératif est moral : il faut déposer les armes. Arrêtons de nous entretuer entre frères. Tendons-nous la main pour construire, enfin, ce Tchad de paix et de développement tant recherché.

Shalom. 

Juda Allahondoum 

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